Chacun a sa particularité. Certaines sont, simplement, plus dérangeantes que d’autres. C’est avec ces idées en tête que Joël vivait. Pour certains, ce n’était pas une femme. Pour lui, il n’était pas un homme. Et ça se résumait à ça, sa vie, son malheur. Il se revêtait tel une femme, vivait de la même façon, mais n’en était pas une. Il était ce que couramment l’on appelle transsexuel.

Lorsqu’il avait subit les premières injures et les premiers regards interrogateurs, il avait suivi le dicton disant que la musique adoucit les meurs sans se poser de questions. Il aurait dû pourtant. Il était devenu « danseuse » dans un cabaret. Physiquement, il avait tout d’une femme. Il avait toujours eu un physique frêle, une greffe de seins avait corrigé les derniers problèmes visibles. Il avait franchit le pas voilà quelques mois, en changeant totalement de sexe. Ca n’avait pas pour autant amélioré ses relations avec les hommes, mais au moins, il pouvait se sentir femme. A danser tous les soirs au cabaret, il avait vite déchanté sur la musique et les meurs, et avait vite compris pourquoi c’est elle qui menait les troupes au combat. Il gagnait peu d’argent, mais avait bénéficié d’un héritage d’un oncle lointain qui devait avoir besoin de se racheter après l’avoir violé encore enfant, que dire sur sa vie sinon qu’elle fut un vrai désastre depuis son plus jeune age ? Personne n’avait jamais su quoi lui dire, et personne n’aurait osé annoncer un bonheur providentiel après ce qu’il avait vécu. Les témoins de Jéhovah même ne s’aventuraient pas à sonner à sa porte. En quoi aurait-il bien pu croire après une déchéance pareille ? Dieu ? S’il existait, il se cachait bien.

Cette nuit, ça avait été difficile. Il n’aurait jamais pensé, ou plutôt elle, finir aussi bien. Elle avait dansé toute la nuit, dans ce cabaret, jusqu’à ce que son patron lui demande de s’arrêter car un client voulait lui parler. Un richissime client, en plus ! Ils avaient discutés deux bonnes heures, puis il l’avait invitée chez lui. Elle l’avait suivi, et tout s’était bien passé, plus que bien même … Et là, elle était dans la rue, à 8h45 du matin, en train de rentrer chez elle pour s’occuper de ses chats. Elle avait trois chats, c’était, à vrai dire, son seul soutient dans la vie de tous les jours. Ils ne la jugeaient pas, ils vivaient avec elle et l’aimaient pour les caresses qu’elle leur apportait et la nourriture qu’elle leur donnait. L’ombre d’un instant, Agnès – c’était le prénom qu’elle s’était choisie pour sa nouvelle vie – crut être heureuse. Elle vivait enfin bien dans sa peau, bien avec les autres, et elle avait passé quelques heures dans le lit d’un richissime client qui l’avait remarquée au cabaret lorsqu’elle dansait … Enfin une récompense pour tout ce qu’elle avait subit jusqu’à présent.

Elle ne se lassait plus de marcher dans cette rue, maintenant, relatant dans sa tête tout ce qu’elle venait à peine de vivre, ivre de bonheur à l’idée de pouvoir le raconter un jour à ses amis, hommes comme femmes, et ce quel que soit leur sexe d’origine. Elle marchait, et la rue était déserte, rien qu’à elle, que pour elle, libre de laisser vivre sa joie dans cet espace infini lui appartenant. Le bruit de ses pas faisait écho dans toute la rue, et seule la faible lueur des lampadaires en train de s’éteindre était présente. Peu de monde empruntait ce chemin, il faisait peur de par sa légende. On lui avait raconté, lorsqu’elle s’était installée ici, qu’un homme qui l’avait emprunté n’en était jamais ressorti, et que des années après, son corps avait été retrouvé, ici, sans vie. Il n’avait aucune blessure physique, interne ou externe, et n’avait pas non plus eu de crise cardiaque. Son cerveau et son cœur ne fonctionnaient simplement plus, et ce sans explication. Cette histoire était bien sûr une légende, et personne ne saurait jamais si c’était vrai, ou si c’était un mensonge. Elle ne savait pas à vrai dire si d’autres gens étaient au courant, ou si c’était sa mère qui tentait de l’effrayer pour qu’elle obéisse lorsqu’elle la menaçait de l’y laisser un soir si elle ne finissait pas sa soupe, enfin, si « il », à l’époque. Lorsqu’elle arriva enfin en bout de rue, elle tomba sur une grande avenue sur laquelle des voitures se succédaient, pressées d’aller travailler – quelle blague !, se dit-elle – puis emprunta une autre rue plus isolée, elle aimait ce calme matinal, quasi-nocturne, qui était, à son avis, inégalable. Un homme sortit brusquement d’une maison à ce moment et la bouscula.

Connard ! Tu pourrais au moins t’excuser !, s’indigna-t-elle
m’oui, p’don, murmura l’inconnu avant de s’enfuir précipitamment, sans doute pressé lui aussi

Plus loin, une place entrelacée de bâtisse. Elle la traversa. Un sifflement atteint son oreille, et elle fit volte-face. Un homme la regardait, très proche d’elle, elle ne l’avait pas remarqué.

Vous désirez ?

Il s’approcha un peu plus sans répondre.

C’est dingue !, se dit-elle, il ne fait pas un bruit quand il marche

Elle chercha tant bien que mal quelqu’un autour, n’importe qui, même un loubard, mais quelqu’un. Hélas, personne. Elle fit un pas en arrière, mais il avançait toujours vers elle, et d’un pas décidé, il savait ce qu’il allait faire, mais elle aurait bien aimé savoir ce qui l’attendait.

Qu’est-ce que … qu’est-ce que vous voulez ?

Toujours pas de réponse, il avança une main qu’elle esquiva, puis elle recula encore un peu plus. Il tenait une carte dans sa main, elle ne comprenait pas.

Vous … vous voulez que je la prenne ?

Il acquiesça, elle tendit la main et l’attrapa, puis lu la carte : « Je suis muet, je n’ai pas de famille ni de maison, aidez-moi ! ». Elle se sentit de suite idiote de sa réaction et souffla un grand coup. Elle lui rendit sa carte et prit son porte-monnaie duquel elle sortit une ou deux pièces qu’elle lui donna. Il la remercia d’un signe de tête et s’éloigna. Elle le regardait partir en reprenant sa respiration. Elle posa une main sur son cœur et le sentit battre la chamade. Qu’est-ce qu’elle avait pu avoir peur …

Elle sentit un souffle sur sa nuque et se retourna brusquement. C’est alors qu’elle regretta son geste, sentant le sang effiler par sa gorge. On ne l’avait pas tuée, on l’avait aidée à le faire elle-même. Elle comprit, mais ne put en parler à personne.

Prélude à la vie: Lire la suite !